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18 Mai 2012, St Eric

L'empire de Nyx

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WELCOME TO MY WORLD ! (comme dit la chanson)

Ceci n'est pas à proprement parler un blog. C'est un ersatz de site, entièrement consacré à un roman que je m'efforce d'écrire depuis deux ans maintenant. En voici le synopsis :

Nous sommes en 20.006. Dans l'Empire de Nyx, vaste territoire à 90% aquatique, sorciers et vampires cohabitent, avec plus ou moins de facilités. Lahabiel IV, l'actuel empereur, est sorcier, de même que ses plus proches conseillers. Mais la noblesse la plus ancienne est essentiellement vampire.

La jeunesse de l'Empire est formée dans des Universités toutes plus prestigieuses les unes que les autres. La plus prestigieuse est sans conteste l'Université Vampirique d'Ashtoreth, dirigée par la brillante alchimiste Amaryllis Mystair. Entourée de son équipe pédagogique (composée de la vice-rectrice Elwira Stepfitchler, du Dr Arsenius Cyanor Morfinn, des professeurs Nongitort, Rude, Karyzmatick, Coldlove, Addersforks, Scynick, Tepesç-Celka, Rheder, Sangelé, Sebater et Lästerzunge, du barman Neitsabes Sebater, de la bibliothécaire Seliabel Unabee et du concierge-gardien-homme à tout faire Arkel Skarpeta) le professeur Mystair s'efforce de former l'élite vampirique de l'Empire.

Mais une menace que l'on croyait disparue depuis dix ans vient de refaire surface... Le Seigneur Thanatos, cousin vampire de l'Empereur, est de retour d'exil et rassemble ses troupes, bien décidé à prendre le pouvoir et à se venger de son cousin. Les réseaux de lutte se reforment pour lutter contre un Thanatos déterminé et qui ne reculera devant rien pour parvenir à ses fins.

Au milieu de ce contexte troublé, deux jeunes gens : Ardwenna d'Andhyvoir et Sigel d'Andehmay, issus de deux familles ennemies mais néanmoins partenaires en affaires. Ils ont dix-sept ans, des convictions, des éducations et des habitudes différentes, voire opposées : elle est partisane de l'Empereur ; lui, ses parents sont des serviteurs de Thanatos. Elle fait partie d'une famille unie, aimante ; il peine à s'assumer face à une mère hostile et au souvenir d'un frère aîné défunt. Tout les oppose. Mais ils s'aiment. Et peut-être est-ce cela qui sauvera finalement l'Empire...

 

Voilà l'histoire que je voudrais vous raconter. Vous trouverez le texte, les fiches de présentation des personnages, les photographies des acteurs qui semblaient à mes yeux - et à ceux de Claire - les représenter le mieux, et, plus tard les dessins de ces mêmes acteurs, signés Clé. Merci d'avance et bonne lecture !

Mises à jour

Chapitre 15 Article 05/07/2008
Les Enfants d'Erèbe (incomplet) Photo  

 

XV



La librairie principale du quartier vampire d'Ishtar était aussi grande que la légendaire bibliothèque d'Alexandrie. On y trouvait tout et n'importe quoi – et surtout n'importe quoi. Voilà pourquoi il y avait toujours énormément de monde à arpenter les allées et à consulter les étagères surchargées de livres. Cet endroit, véritable mine d'œuvres, était un des lieux favoris d'Ardwenna : elle y trouvait immanquablement de quoi rassasier sa fringale de lecture. Dès qu'elle entra, elle se dirigea comme en terrain conquis vers les rayons dédiés aux vieux livres, tandis que ses frères s'écartaient et se rendaient aux rayons les intéressant.

On était à la fin de l'après-midi. Ils étaient déjà passés à la librairie pour faire mettre de côté leurs manuels et les amis étaient revenus pour le plaisir en attendant que Faust ne les rejoignît, tandis que les parents d'Ethel et d'Algiz, et les frères et sœur d'Algiz, allaient faire du lèche-vitrines. Briagenn était plongé dans un ouvrage traitant du Ballétoile (sa passion), Malwen parcourait un recueil de légendes des Terres de l'Ouest, Hartwin et Algiz se passionnaient pour les gravures d'un catalogue d'anciens balais, et Ethel pour l'histoire d'un roman dont le titre était vaguement familier à Hartwin : La Lumière de Glace, par une certaine Gixane Baesine… Quant à Ardwenna, elle fouillait en habituée dans les vieux ouvrages. Nul ne s'attendait à un incident quelconque.

Ardwenna poussa une exclamation joyeuse : elle venait de trouver un livre très rare et très ancien, relié en cuir, doré sur tranche, le titre en lettres gaufrées, etc. qui traitait des poisons rares. Il donnait les effets des différents poisons, les symptômes d'un empoisonnement et les antidotes, s'il ne s'agissait pas de poisons foudroyants. Hartwin, Algiz et Ethel s'approchaient pour admirer la finesse des gravures et la beauté de la reliure, tandis que Ardwenna appelait ses frères pour leur montrer sa trouvaille… Lorsque quelqu'un la lui arracha purement et simplement des mains. Furieuse, elle se tourna dans la direction où avait disparu le volume, pour tomber nez à nez avec Sigel d'Andehmay. Celui-ci la regardait, narquois, manifestement très fier d'avoir trouvé un nouveau moyen de gâcher la soirée de la jeune femme.

"Dites donc, vous !" lança-t-elle, véhémente. "Vous ne vous gênez pas !

_ C'est un fort bel ouvrage," répondit-il d'une voix calme. "Quel dommage que cet exemplaire soit le seul disponible, n'est-ce pas ?

_ C'est d'autant plus dommage pour vous, baron, que vous allez le rendre à ma sœur, qui l'avait vu la première…"

Briagenn s'était dressé derrière sa sœur et tendait la main, flegmatique. Il baissait sur Sigel un regard à la fois méprisant et apitoyé, que celui-ci soutenait d'un air goguenard. Malwen apparut à son tour, et s'appuya contre un rayonnage, les dents crispées sur un cure-dent. On sentait que le sourire arrogant du baron l'agaçait prodigieusement et qu'il mourait d'envie de lui envoyer sa main dans la figure.

"Vraiment, comte ? Et qui va me forcer à rendre ce livre ? Vous, peut-être ? Ou bien votre frère ?"

Le ton volontairement blessant avait tout pour mettre Malwen hors de lui. S'écartant de l'étagère, il s'avança d'un air menaçant vers le jeune homme. Celui-ci se sentit bien moins sûr de lui, tout à coup : certes, Malwen était maigre, mais il était très grand et, si ses muscles n'étaient pas apparents, ils étaient bien présents. Déjà, Sigel se voyait jeté à terre par l'une de ces formidables gifles dont les Andhyvoir avaient le secret, lorsqu'il sentit la main de son père s'abattre sur son épaule. Aussitôt, Ardwenna et Briagenn, qui n'avaient pas bougé jusqu'ici, bondirent, retinrent Malwen avant que celui-ci ne frappât et l'entraînèrent un peu plus loin. Il fallait avant tout éviter d'être la cause d'un quelconque incident diplomatique. Malwen fulminait, rageant de n'avoir pas réagi plus vite.

"Pourquoi m'avoir retenu ? Une bonne correction n'aurait pu lui faire que du bien !

_ Et compromettre gravement les relations entre nos deux familles," répondit sa sœur. "Si encore il était resté seul… Mais te laisser le frapper devant son père est un risque que nous ne pouvons pas nous permettre de prendre ! D'ailleurs, il n'y a plus aucun intérêt à déclencher un scandale," ajouta-t-elle en haussant les épaules.

Elle désignait la caisse, derrière Malwen, où Sigel était en train de payer le livre. Avec un soupir, elle tourna le dos aux Andehmay et alla retrouver ses amis. Les parents d'Ethel et ceux d'Algiz les avaient rejoints et avaient observé la scène, vaguement inquiets.


†‡†


L'incident aurait très bien pu se clore à cet instant, si Faust n'était arrivé. Ignorant superbement les Andehmay, il salua Dagaz, Isa, Ethel et Ine et serra la main aux garçons. Aussitôt, la voix d'Oleg d'Andehmay s'éleva, froide, coupante, sifflante.

"Serait-ce, Faust, que vous ne souhaitez pas nous parler, pour omettre ainsi les règles les plus élémentaires de politesse ?"

Celui-ci sursauta et considéra Oleg comme s'il le voyait pour la première fois. Puis, prenant un air ingénu, il répondit, d'un ton innocent :

"Ça, mon cher Oleg, c'est stupéfiant ! Comment avez-vous deviné ?"

Andehmay devint vert de rage, tandis que Hartwin, Ethel, Algiz et Ardwenna éclataient de rire. Quant à Sigel, il paraissait complètement estomaqué, tant la réponse de Faust avait été inattendue. Mais la réplique de son père fut des plus mordantes :

"Quand je vous entends, je ne m'étonne plus guère de la mauvaise éducation de vos enfants," siffla-t-il, vipérin. "Mais que pouvait-on attendre de mieux, quand le père est un aristocrate déclassé et la mère une ‘artiste’ illuminée ? De toutes manières, j'aurais bien dû me douter de cet accueil en voyant vos fréquentations !"

En disant cette dernière phrase, il désignait les Hétayrnail et les Mhédyum, qui se tenaient un peu en retrait. Il fallut à Algiz et son frère Uruz toute leur force pour ceinturer leur père et empêcher que celui-ci ne mît son poing sur le nez du baron, cependant qu'Ethel et sa mère retenaient Ansuz, qui voulait étrangler Andehmay. Hartwin admirait Briagenn, Malwen et Ardwenna pour leur sang-froid, et surtout Faust, qui parvenait (quoiqu'à grand-peine) à rester calme face à une telle agression. Quand il répondit, sa voix résonna étrangement :

"Puisque vous m'y faites penser, Oleg… Voilà bien longtemps que nous n'avons pas évoqué nos affaires communes…"

Andehmay se raidit, mais ne répondit pas : il semblait attendre la suite. Celle-ci ne tarda guère :

"Il faudrait que nous voyions un jour ensemble ce fameux dossier… Vous savez, le dossier ‘Dragon’…"

Ni Hartwin, ni Ethel, ni Algiz, ni leurs familles ne comprirent la réaction d'Oleg d'Andehmay : celui-ci poussa un cri de rage et se jeta à la gorge de Faust, griffes en avant. Il s'ensuivit une empoignade furieuse, où coups de poing et tentatives de morsure furent légion. Ardwenna et ses frères les laissèrent faire quelques instants, puis intervinrent. Ce ne fut pas sans mal qu'ils parvinrent à les séparer : il fallut qu'Ardwenna parvînt à s'immiscer entre les deux hommes et les écartât d'une poussée, tandis que ses frères en saisissaient chacun un par la taille et tiraient.

Enfin, ils cessèrent de se battre et de s'invectiver. Tous deux étaient en piteux état : dépenaillés, couverts de plaies, de bosses et d'hématomes en tous genres, essoufflés et furieux. Tandis que Briagenn s'expliquait avec son père dans la langue des Plaines Médiorientales, Ardwenna vint se planter devant Andehmay les poings sur les hanches et laissa tomber en détachant bien les mots :

"Mettons les choses au clair, baron. Il est des insultes que nous ne laisserons plus passer. Cette leçon était entièrement méritée et estimez-vous heureux que nous nous trouvions en public, sans quoi nous l'aurions laissée se prolonger. Et, avant de vous laisser, je précise une dernière chose : nous n'avons pas à rougir de nos fréquentations, que, pour ma part, je trouve au moins aussi respectables que vous et d'un commerce nettement plus agréable que le vôtre !"

Andehmay resta silencieux. Alors, Ardwenna tourna les talons et se rendit à la caisse, pour payer les ouvrages qu'elle avait réservés. Quand elle releva la tête, elle se trouva face à face avec Sigel d'Andehmay, qui se tenait à côté du comptoir, les mains derrière le dos, visiblement embarrassé. Ardwenna voulut s'écarter, mais il la retint par le bras.

"Je vous prie de bien vouloir excuser cette scène dégradante, comtesse. Je… Je suis vraiment consterné d'en avoir été l'origine.

_ Il arrive un moment," répondit-elle, "où l'abcès doit crever, baron. Cet incident n'a été qu'un prétexte, qui a toutefois permis d'éviter que la situation ne s'éternise. Je n'ai rien à vous pardonner.

_ Mais moi, j'ai des choses à me reprocher envers vous. Aussi, je tiens à vous remettre ceci, qui vous revient de droit. En espérant que cela rachètera ma faute et l'offense que mon père a faite au vôtre…"

Sous les yeux médusés de l'assistance, il tira de derrière son dos le livre qu'il avait pris à Ardwenna et le lui tendit. Elle regarda d'abord le livre d'un air incrédule, puis Sigel, et demanda :

"C'est une plaisanterie ?

_ Absolument pas. Disons qu'il s'agit de…"

Il parut chercher ses mots, puis acheva à voix basse :

"... l'offrande du vaincu au vainqueur…"

Ardwenna planta ses yeux fauves dans les yeux gris de Sigel ; celui-ci ne les détourna pas et soutint le regard inquisiteur de la jeune fille. Alors, voyant qu'il parlait sérieusement, elle prit le livre et rectifia d'une voix douce :

"Je le considère plutôt comme un… cadeau de réconciliation…"

L'expression le fit sourire. Il s'inclina, prit la main d'Ardwenna et, très grand seigneur, la porta à ses lèvres. Hartwin fit du regard le tour du groupe : Algiz et Ethel, tout comme lui, semblaient ne plus savoir quelle attitude adopter. Les Mhédyum et les Hétayrnail regardaient la scène avec des yeux ronds, tandis que les Andhyvoir souriaient. Quant à Oleg d'Andehmay, il paraissait à la fois stupéfait et furieux. Sigel se redressa et recula d'un pas, libérant le passage. Ardwenna se retourna, et, d'un signe de tête, elle entraîna le groupe à sa suite. Une fois dans la rue, Faust inspira profondément et laissa tomber :

"Décidément, il arrive parfois que les enfants soient plus sensés que leurs parents…"

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XIV



16 août 20.006. Hartwin, mal réveillé, descendit l'escalier et s'assit à table. Ardwenna se leva et vint lui faire une bise, tout en déposant à côté de son assiette une missive cachetée.

"Qu'est-ce que c'est ?

_ La liste des fournitures à se procurer pour la rentrée. Bien sûr, le professeur Mistair sait déjà que tu te trouves chez nous…

_ Amaryllis Mistair sait tout," lança une voix calme dans le dos d'Hartwin.

Celui-ci se retourna et se trouva nez à nez avec Faust d'Andhyvoir, le père d'Ardwenna. C'était un grand vampire au visage émacié, déjà marqué, bien qu'il n'eut qu'une quarantaine d'années. Ses cheveux, aux boucles soigneusement tirées en arrière, étaient prématurément blancs, ses yeux, d'un bleu intense. Il avait revêtu sa robe d'avocat et pris un épais dossier.

"Je suis en audience toute la journée, mes enfants, je ne pourrais donc pas vous accompagner pour vos achats. Mais je pense que vous êtes assez grands pour y aller sans chaperon… Je vous retrouve ce soir à la librairie principale ? Disons 18 heures. A ce soir !"

Et, sans attendre la réponse de sa fille, il disparut. Hartwin regarda son amie d'un air étonné ; elle répondit en souriant d'un air résigné et en haussant les épaules.


†‡†


Ils étaient arrivés à Ishtar la veille dans la journée, et Hartwin avait découvert l'appartement ishtarite de ses amis, situé au 319b Hole Street, une rue du quartier vampire. En fait d'appartement, les Andhyvoir logeaient dans un ancien hôtel particulier et occupaient deux étages : le premier avait été reconverti en deux pièces : une grande – qui servait de salle à vivre – et une chambre – celle de Faust et de son épouse, Adalaïs. Le deuxième étage abritait le bureau de Faust et cinq chambres : une pour chaque enfant et une pour les invités.

C'est dans celle-ci que Hartwin avait été installé. Il avait enfin fait la connaissance du père de ses amis, mais n'avait pas encore rencontré leur mère, qui se trouvait dans les Plaines Médiorientales auprès de sa plus jeune sœur et ne devait rentrer à Ishtar qu'à la fin de la semaine suivante, le 26 au soir. Il avait également rencontré les Leakey. Mrs Leakey servait de cuisinière, de gouvernante et de femme de ménage à la famille, et son époux, médecin militaire en retraite, remplissait les offices de jardiniers et de majordome. Mais ils étaient considérés comme faisant partie de la famille, étant depuis vingt ans à leur service.

En un après-midi, Hartwin avait fait le tour du quartier vampire, sous la conduite d'Ardwenna et de ses frères. Il savait que dans les jours qui allaient suivre, ils auraient à faire leurs achats pour la rentrée, mais il ne se doutait pas que ce serait si tôt… D'un autre côté, il était content d'avoir une occasion de revoir Algiz, qui habitait assez loin de la capitale, et Ethel, dont les parents tenaient une auberge à la frontière séparant le quartier vampire du reste de la ville.

Il fallait, avant toute chose, se munir d'argent. Aussi, le premier lieu où Hartwin, Ardwenna, Briagenn et Malwen se rendirent fut la Banque Impériale Ishtarite, lieu de rendez-vous par excellence en cette période de l'année : tous les jeunes gens qui étaient scolarisés en Université venaient acheter leurs manuels et le matériel nécessaire à leurs études. Pour cela, tous devaient passer par la B.I.I. C'est ainsi que Hartwin et Ardwenna retrouvèrent leurs amis, Algiz et Ethel, tous deux accompagnés de leur famille.

Voir les Mhédyum au grand complet était toujours impressionnant : les cinq enfants étaient tous bâtis sur le même modèle : petits, maigres, les épaules et le torse étroits, le visage exsangue, les yeux d'un bleu si pâles qu'ils en paraissaient transparents et les cheveux noirs avec des reflets bleutés, qu'ils ne parvenaient jamais à coiffer. Seule Isa, l'unique fille de la fratrie, parvenait à en faire quelque chose, et ce, à grand renfort de patience et de cosmétiques. Ils ressemblaient terriblement à leur père, Wuhan, un vampire érudit et taciturne, dont le visage était creusé de rides profondes. Leur mère, Dagaz, ne leur avait légué que ses yeux. Bien qu'elle fût coincée dans un fauteuil roulant, on voyait qu'elle avait été grande et sportive. Ses cheveux gris avaient autrefois été blond vénitien, et son visage était plus ovale que triangulaire, moins pointu que celui de son mari et de ses enfants.

Hartwin se pencha pour l'embrasser. Plusieurs années auparavant, il avait passé deux semaines chez les Mhédyum, après avoir pris la fuite de chez son tuteur. Ceux-ci l'avaient accueilli comme un membre de la famille et l'avaient traité comme tel, avec chaleur. Il gardait de ce séjour le sentiment merveilleux d'avoir fait partie d'une vraie famille et des souvenirs de mille petits bonheurs simples, mais si agréables.

Ansuz et Ine Hétayrnail étaient très différents des Mhédyum. Autant Wuhan était silencieux, autant Ansuz était bavard et jovial. C'était un gros sorcier blond aux yeux d'un bleu turquoise extraordinaire. Sa femme, Ine, était petite et ronde, avec des cheveux qu'elle devait probablement teindre pour leur garder leur couleur d'un roux flamboyant. Très active, elle était toujours en mouvement, les lèvres constamment étirées en un sourire amical. Tous deux avaient eu beaucoup de mal à se faire à l'idée que leur fille était une vampire, mais avaient fini par en prendre leur parti. C'était dans leur auberge que Hartwin logeait chaque été depuis cinq ans, les deux dernières semaines des vacances – période à laquelle il quittait généralement le domicile tutorial…


†‡†


Les retrouvailles se firent joyeusement. Bien qu'ils se fussent déjà tout dit grâce à l'abondante correspondance qu'ils avaient échangée au cours de ce mois et demi, chacun se mit en devoir de narrer aux autres ce qu'il avait fait durant ce laps de temps. Ainsi, Algiz raconta-t-il en détail son séjour dans le Grand Désert de Glace du Midi, au bord de l'Océan Central, tandis qu'Ethel ne cessait de vanter les côtes et les falaises baignées de lunes de la Mer Septentrionale.

Mais Hartwin et Ardwenna ne retrouvèrent pas seulement leurs amis à la B.I.I. : près du guichet, attendant que l'employé leur délivrât un laissez-passer qui leur donnerait l'accès à leur coffre, se tenaient Oleg et Sigel d'Andehmay, plus semblables que jamais. A tel point qu'Ardwenna se demanda si elle n'avait pas rêvé l'entretien que Sigel et elle avaient eu, plus d'une semaine auparavant… Hartwin, ses frères et elle avaient déjà obtenu leurs laissez-passer et un Farfadet les guida vers le sous-sol. Ils furent rapidement rejoints par les Mhédyum et les Andehmay. Les Hétayrnail, eux, avaient été dirigés vers le bureau de transaction, afin de convertir leurs pièces d'or en pièces d'argent.


La Banque Impériale Ishtarite était construite sur un réseau complexe de canaux qui desservaient les différents coffres. Pour y accéder, les clients descendaient un escalier qui les menait à une grande salle. Là, on contrôlait leur laissez-passer, qui portait le numéro de leur coffre, puis on les conduisait à de longues barques pouvant accueillir une dizaine de passagers, sans compter le passeur, un Kobold à l'air antipathique. Dagaz, Uruz, Lagu et Feo restèrent sur le bord, tandis que Wuhan, Isa, Algiz, Briagenn, Malwen, Ardwenna, Hartwin, Oleg et Sigel embarquaient.

Le premier coffre devant lequel on s'arrêta était celui des Mhédyum. Wuhan descendit de la barque et pénétra dans la chambre forte. Celle-ci était presque vide, et, tandis qu'il ramassait les quelques pièces qui se battaient en duel sur le sol, un ricanement s'éleva, clair et net, puis un second, qui se mêla au premier. Hartwin n'eut pas besoin de se retourner pour savoir qui se moquait ainsi de la nécessité dans laquelle se trouvaient les Mhédyum : seuls les Andehmay en était capables. Wuhan lança à Algiz la bourse de peau où il avait enfermé leurs maigres économies et s'avança, menaçant, vers Oleg d'Andehmay. Mais Isa le retint par la manche et l'obligea à se rasseoir. Hartwin savait qu'elle redoutait que son père ne se batte avec le baron, comme cela s'était produit quelques années auparavant. Wuhan haïssait mortellement Oleg d'Andehmay et ne rêvait que du jour où il pourrait prouver que celui-ci était toujours un Fils d'Erèbe et qu'il ne s'était pas repenti, comme il l'affirmait haut et fort. Quant au baron, il méprisait profondément Wuhan à cause de sa pauvreté et de son acharnement à défendre la cause des Impossibles, des Intouchables et des sorciers.

Le coffre suivant était celui de Hartwin. A peine le Kobold l'avait-il ouvert que ce fut un miroitement de pièces d'argent. Le ricanement des Andehmay, qui n'avait pas cessé depuis qu'ils avaient quitté le coffre Mhédyum, s'arrêta net.

Il faut bien reconnaître, pensait Ardwenna, que ce coffre est plutôt bien garni…

La mère d'Hartwin, Astarté d'Hanlong, lui avait laissé une fortune assez importante, à laquelle il ne touchait quasiment jamais, et uniquement pour ses achats de rentrée…

Le troisième coffre était celui de la famille d'Andehmay. Quand il fut ouvert, Oleg et Sigel retrouvèrent immédiatement leur sourire satisfait : il y avait au moins autant d'argent dans leur coffre que dans celui de Hartwin, voire plus !

Rendons-leur cette justice, pensa Ardwenna. Ce sont des gens qui savent bien faire fructifier leurs biens ! Pas étonnant qu'ils possèdent la deuxième plus grande fortune de l'empire !

Mais on arriva bientôt à une enfilade de trois coffres : ceux des trois enfants Andhyvoir, tous trois aussi remplis que celui de Hartwin. Briagenn, doté d'un sens des affaires surprenant, jouait en Bourse et avait poussé son frère et sa sœur à faire de même, les conseillant au besoin. Le résultat était appréciable, puisque chacun se retrouvait à la tête d'une véritable fortune. Ardwenna tourna la tête vers Hartwin et lui lança un clin d'œil discret. Il put lire au fond de son regard une lueur de triomphe qu'il connaissait bien et sur ses lèvres un sourire moqueur. Se retournant à demi, il vit que les Andehmay paraissaient furieux, vexés, dépités ! Il dut se retenir pour ne pas éclater de rire, tant leur mine était drôle.

Lorsqu'Ardwenna vint se rasseoir auprès de lui, elle lui glissa :

"Je ne vais pas nier que je suis contente de rabattre leur caquet à ces deux oiseaux de mauvaise augure… Mais je me sens assez gênée, par rapport aux Mhédyum… Un tel étalement de richesse, après avoir vu leur embarras financier… Je crains que ça n'ait quelque chose d'indécent…

_ Ne te tracasse pas pour ça : ils ne semblent pas en prendre ombrage. Ecoute Wuhan : il est en train de demander des conseils à ton frère pour apprendre à jouer en Bourse !"

Ardwenna eut un petit rire, qu'imita Hartwin. Dans leur dos, les Andehmay gardaient le silence. Oleg, sourcils froncés, visage dur, semblait furieux. Quant à Sigel, il gardait la tête basse et surveillait du coin de l'œil l'expression de son père, prêt à la copier dès que celui-ci poserait le regard sur lui. Quand ils furent remontés, et tandis que Hartwin, Ardwenna, Briagenn, Malwen, Algiz, Isa et Wuhan retrouvaient Dagaz et ses fils ainsi que Ethel et ses parents, Oleg et Sigel disparurent dans la foule dense qui arpentait les rues du quartier vampire.

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XIII



Quand Sigel s'éveilla, il mit quelques instants à se rappeler les évènements de la veille. Ce fut lorsqu'il tenta de se lever du profond fauteuil où il s'était assoupi qu'une violente douleur au poignet lui remit tout en mémoire. Il était perclus de courbatures, que la nuit dans le fauteuil n'avait pas arrangées, et se sentait complètement vidé. Avec un grand effort, il parvint à s'arracher au siège et à se redresser. Il traversa le bureau, puis la chambre, dont il tira les rideaux ; dehors, les trois lunes brillaient faiblement dans un ciel voilé. Baissant les yeux, il aperçut une silhouette mince, vêtue de rouge, qui s'apprêtait à s'enfoncer sous les arbres. Elle se retourna tout à coup, probablement rappelée par quelqu'un, et revint à contrecœur vers le manoir. Elle s'arrêta un instant, leva la tête vers les fenêtres du deuxième étage… Sigel ne fut pas surpris de reconnaître le visage d'Ardwenna : il l'avait déjà identifiée en la voyant de dos. Comme si elle avait croisé son regard, elle baissa la tête et disparut dans le bâtiment.

Sigel soupira et se détourna de la fenêtre. Il avait besoin de lui parler. Quelque chose lui disait qu'elle pourrait le comprendre, le conseiller. Mais comment la voir seule, comment aborder un tel sujet ? Elle ne savait pas, elle n'avait jamais su qu'il avait eu un frère. Il avait toujours tout fait pour le cacher. Néanmoins, sa décision était prise : il fallait qu'il lui parle, et aujourd'hui. Ils étaient hors de l'école, le contexte était différent… il aurait peut-être une chance…


†‡†


Ardwenna gardait la tête basse, évitant de croiser le regard des Andehmay. Très tôt dans la matinée, elle avait été réveillée par Joshua. Elle était descendue derrière lui, plus ou moins endormie, et s'était retrouvée dans l'appartement de son arrière-grand-père, sans vraiment comprendre ce qu'elle faisait là. Le vieux valet de chambre s'était retiré, la laissant seule dans la grande pièce, où tous les tableaux encore habités (3) étaient endormis. Enfin, la porte du bureau s'était ouverte, tandis qu'Ingvar l'invitait à entrer. Elle avait obéi, vaguement inquiète, et avait réprimé une exclamation de surprise en voyant dans la pièce presque toute sa famille : Briagenn se tenait debout derrière le fauteuil d'Ingvar ; il avait eu un sourire en voyant sa sœur entrer et lui avait adressé un signe discret pour la rassurer : on n'allait pas la manger, tout de même ! Malwen, lui, était assis à la gauche de son frère, un peu en retrait, et paraissait à moitié endormi ; il avait soulevé une paupière fatiguée et coulé un regard en direction de sa sœur ; la mimique qui l'accompagnait était claire: ils avaient passé une partie de la nuit dans cette pièce à parler, et à parler d'elle, plus précisément ! Ardwenna avait ensuite regardé à la droite de son arrière-grand-père : Gwalder y était assis, et la regardait avec bien moins de sévérité qu'il ne l'avait fait la veille. A sa droite, Gixane lui souriait et lui avait envoyé un clin d'œil complice. Décidément, quelque chose devait lui avoir échappé… Ingvar lui avait désigné une chaise, en face de lui. Elle s'était assise, se demandant à quelle sauce elle allait être mangée…

"Vous savez, Ardwenna, que je ne suis pas satisfait de vous…"

Elle avait baissé la tête, s'attendant à voir pleuvoir les reproches. Mais elle l'avait aussitôt relevée en entendant la suite :

"Non, mon enfant, je ne suis pas satisfait. Que ne nous avez-vous dit la vérité ? Pourquoi un tel mensonge ? N'était-il pas plus simple et moins humiliant pour vous de raconter les faits tels qu'ils s'étaient produits ?"

Alors, Ardwenna s'était expliquée : elle avait voulu éviter des ennuis à Sigel, qu'elle avait senti paniqué à l'idée d'avouer devant son père qu'il était responsable de cet accident. Elle s'était rappelé la scène du déjeuner, et combien elle s'était sentie mal en entendant Oleg dénigrer son fils. Elle avait voulu à tout prix éviter une nouvelle algarade de ce genre. A la fin de son récit, il y avait eu un silence, puis Ingvar l'avait laissée partir. Aucun mot n'avait été prononcé pour lui signifier qu'elle était pardonnée d'avoir menti sciemment, et pourtant, elle s'était sentie libérée, graciée.

Mais, à présent qu'elle se trouvait face à Oleg et Oldegaria d'Andehmay, elle ne se trouvait plus si fière et ne demandait qu'à se faire oublier. Le petit-déjeuner était particulièrement calme, ce jour-là. Briagenn et Malwen étaient retournés se coucher ; Gixane et Gwalder avaient quitté la table et s'étaient installés dans la bibliothèque, bien avant que les Andehmay ne descendent ; seul, Hartwin était là pour la soutenir, assis à ses côtés, mais tout aussi silencieux qu'elle. Sigel venait de les rejoindre, muet et gauche. Il régnait une tension très forte dans la salle à manger, si forte qu'Ardwenna avait la sensation d'étouffer. Brusquement, n'en pouvant plus, elle se leva d'une détente et sortit précipitamment en balbutiant un vague ‘Excusez-moi’. Hartwin eut la surprise de voir Sigel, qui était resté immobile et qui n'avait pour ainsi dire rien mangé, se lever à son tour et sortir à la suite d'Ardwenna. Par la porte-fenêtre ouverte, il les vit s'enfoncer dans la forêt, l'un derrière l'autre…


†‡†


Il faisait presque froid sous les branchages. Ardwenna frissonna et regretta de n'avoir pas pris une cape. Mais quelle liberté, grands dieux ! Que l'on était bien ! Elle n'aurait pas supporté une minute de plus…

Un craquement sur sa gauche la fit sursauter. Aussitôt, elle se ramassa sur elle-même, retroussant les lèvres sur ses crocs, prête à bondir à la gorge d'un quelconque agresseur, les griffes en avant, ses grands yeux fauves plissés pour mieux scruter l'obscurité des taillis.

"Du calme," dit une voix légèrement tremblante. "Ce n'est que moi."

Elle vit sortir de l'ombre le jeune baron, qui lui sourit d'un air gêné. Elle se détendit alors.

"Je vous ai fait peur…

_ Plus ou moins… Disons que je ne pensais pas à vous."

Sigel hocha la tête. Il semblait qu'il voulait lui dire quelque chose, mais qu'il n'y parvenait pas. Enfin, il prononça :

"Me permettez-vous de vous accompagner ?"

Elle hocha la tête en souriant un peu. Côte à côte, ils reprirent le chemin qui serpentait sous les frondaisons.

"Je tenais à vous remercier, comtesse. Pour m'avoir sauvé… et pour avoir endossé toute la responsabilité dans cette histoire. Pourtant, c'était uniquement ma faute, et vos frères ont été clairs : si je prenais cet animal, j'en assumais les conséquences.

_ N'en parlons plus, baron, j'ai été blanchie. Et je ne pouvais décemment pas vous arracher à une mort certaine pour vous envoyer délibérément à l'échafaud," ajouta-t-elle avec un petit rire moqueur.

"L'échafaud," répéta-t-il, songeur… Vous ne croyez pas si bien dire !"

Ardwenna le considéra, intriguée.

"Comment ça ? Où voulez-vous en venir ?"

Ils étaient arrivés dans une petite clairière, où se dressait une tonnelle ornée de roses d'un rouge sombre, presque noir, au bord d'une petite fontaine de marbre entourée de bancs de pierre. Ardwenna s'assit sur la margelle de la fontaine, tandis que Sigel s'installait sur un banc en face d'elle. Son regard s'abîma dans la contemplation du jet d'eau qui dansait au-dessus de la tête d'Ardwenna tandis qu'il commençait, de sa voix traînante :

"Vous avez été surprise, hier, de l'allusion de mon père à mon frère. Ne niez pas, je l'ai vu. Et d'ailleurs, je vous comprends : j'ai toujours tout fait pour que tous ignorent jusqu'à l'existence même de ce frère. Mais je vous reconnais le droit d'en savoir un peu plus long que les autres.

Oui, comtesse, j'ai un frère. Ou plutôt devrais-je dire que j'avais un frère. Sabrael est décédé depuis dix ans à présent, uniquement par ma faute. Ce fils, ce digne héritier des Andehmay, moi, son pitoyable cadet, je l'ai tué. Ceci vous explique le ressentiment de mes parents que vous avez dû remarquer à mon égard…

_ Comment…" s'étrangla-t-elle. "Vous… Vous ne pouvez pas avoir tué votre frère, c'est trop horrible… Vous… Vous aviez sept ans !

_ Je vois…"

Il eut un sourire amer.

"Non, comtesse, quand je dis que je l'ai tué, je veux dire qu'il est mort par ma faute. Vous m'imaginiez sauter à la gorge de mon frère pour le mordre ? Ou, plus raffiné, l'empoisonner ? Je suis donc si horrible à vos yeux que vous ne me voyiez qu'en criminel, même si jeune ?" demanda-t-il avec accablement.

Ardwenna rougit et baissa la tête.

"Ce n'est pas ce que je voulais dire…

_ C'est sans importance," soupira Sigel. "Le résultat est le même.

_ Mais comment…"

Sigel se releva et vint s'asseoir auprès d'elle. Elle murmura :

"Mais comment vos parents peuvent-ils… Dix ans après…"

Sigel eut un sourire douloureux, chargé de cynisme.

"La rancune est un trait dominant dans ma famille. Mais, si vous le voulez bien, laissez-moi vous raconter toute l'histoire. Cela vous aidera peut-être à mieux comprendre.

Je ne suis pas un enfant désiré, contrairement à mon aîné. Sabrael est venu en réponse à des prières, à un ardent espoir d'avoir un héritier. Volontaire, robuste, grand, intelligent, il faisait la fierté de nos parents. Quatre ans plus tard, je naissais, d'un "accident", avorton maladif et destiné à disparaître très vite. Du moins, c'est ce qu'on disait à l'époque… Mais j'ai tenu.

Sabrael et moi avons grandi. Nos points communs étaient vite résumés : j'étais, paraît-il, son portrait, mais en modèle réduit, plus petit, plus maigre. Sept ans ont passé ainsi. Pourquoi Sabrael, qui pouvait, qui devait soutenir honorablement le nom de notre famille, s'est-il attaché à moi, navrante imitation, lamentable contrefaçon ? Cet attachement, qu'il était le seul à me porter, a été la cause de sa mort.

Vous savez sans doute que notre domaine abrite une carrière désaffectée, où les éboulements sont fréquents et dont les pentes sont escarpées, voire en à-pic. C'est un endroit dangereux, qui faisait notre régal et où nous allions très souvent. Cette année-là, Sabrael venait de recevoir sa lettre de convocation à Ashtoreth, évidemment dans la section Métamorphose. Il m'avait averti : cette année devait être sa dernière année d'enfant, à partir de l'année suivante, nous ne jouerions plus ensemble. Furieux, je me suis élancé vers l'endroit le plus dangereux de la carrière. Le bord était glissant. Pourquoi ne m'a-t-il pas laissé m'écraser en bas ?

Il m'a rattrapé, m'a hissé sur la terre ferme. A peine étais-je en sûreté que…"

Il s'interrompit, ferma les yeux et dut inspirer profondément avant de continuer d'une voix étranglée :

"Il a dérapé, lui aussi. J'ai saisi sa main, j'ai tenté de le ramener auprès de moi. Je me sentais entraîné, prêt à tomber de nouveau, avec lui. Il m'a ordonné de le lâcher. J'ai refusé. Il a insisté, tant et tant que, me sentant de toutes façons à bout de forces, j'ai fini par obéir.”

Il se tut quelques instants. Il avait rouvert les yeux et fixait le fond de l'eau. A son côté, Ardwenna demeurait silencieuse et regardait les poissons d'argent qui ondulaient sous ses yeux. Enfin, Sigel reprit d'un ton à peu près calme :

"Je n'oublierai jamais son regard à ce moment-là. Ni sa voix quand il m'a dit bonne chance, juste avant que je le lâche. Quelques jours avant, il m'avait dit qu'il avait vu quelque part que nos destins se sépareraient et que le survivant trouverait le bonheur, après une longue période d'épreuves…"

Ardwenna ne dit rien. Il n'y avait rien à ajouter à cela.


†‡†


La pluie s'était remise à tomber, mais ce n'était plus de l'orage. C'était un rideau uniforme, gris et opaque, qui assombrissait le ciel. Debout sur le perron, au côté de son arrière-grand-père, Ardwenna regardait s'éloigner le fiacre qui emmenait les Andehmay. Sigel avait collé son visage à la vitre et lui avait adressé un signe discret auquel elle avait répondu tout aussi discrètement. Tandis que la voiture disparaissait dans le tournant de l'allée, Ardwenna repensa à Sigel.

"Pourquoi m'avoir raconté tout cela ?" avait-elle demandé.

Il avait hésité un instant, puis avait répondu :

"Pour plusieurs raisons… La première est aussi celle qui a motivé mon geste stupide d'hier : c'est la pitié que j'ai vue dans vos yeux, hier midi.

_ Ce n'était pas de la pitié, Sigel. C'était de la compassion.

_ Merci," avait-il soupiré. "Ça fait moins mal…

_ La seconde ?

_ La seconde, c'est que vous avez perdu une sœur, et que, comme moi, vous vous estimez responsable…"

Elle avait senti sa gorge se serrer à l'évocation de la mort de Cydalise ; c'était exact, elle se sentait coupable du décès de sa sœur. Car, si elle ne lui avait pas confié ce talisman… mais à quoi bon ? Pour ne pas pleurer, elle avait demandé :

"Y a-t-il une autre raison ?

_ Il y en a une. La troisième et dernière raison de cette… "confession", dirons-nous, c'est que mon frère a perdu la vie en voulant sauver la mienne, et que c'est ce qui a failli vous arriver."

Ardwenna repensait à tout cela. Il lui semblait soudain que celui qu'elle avait affirmé haut et fort haïr ces six dernières années lui apparaissait tout à coup plus humain et… mais oui, plus sympathique ! En tout cas, ce secret qu'il lui avait confié expliquait bien des choses sur son comportement : Sigel tentait de racheter ce qu'il estimait être de sa faute en étant à la hauteur de ce qu'aurait été son frère. Ardwenna sourit intérieurement. Décidément, son "meilleur ennemi" n'avait pas fini de l'étonner !

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XII



Briagenn et Malwen stoppèrent leurs chevaux et sautèrent à terre. Tramontane s'était arrêté quelques mètres plus loin et revenait vers sa maîtresse qui gisait, face contre terre, inanimée. Hartwin sauta à bas de sa monture et courut vers Ardwenna. Briagenn s'était agenouillé auprès d'elle et l'avait retournée. Hartwin vit avec horreur couler du sang, dont le rouge tranchait sur la peau de son amie. Elle portait une large plaie à la tempe, sa lèvre inférieure était fendue, sa pommette droite paraissait avoir explosé. Mais surtout, il semblait à Hartwin qu'elle avait cessé de respirer… Il lança un regard angoissé à Malwen qui se trouvait en face de lui. Mais celui-ci le rassura d'un hochement de tête : Ardwenna venait d'ouvrir les yeux. Elle gémit doucement et se redressa difficilement, portant une main à sa tempe. Elle la retira poisseuse de sang et la contempla comme si elle tentait de reprendre ses esprits.

"Tout va bien ?

_ Oui, je crois… Ma cheville me fait un peu mal… Ma tête aussi, mais c'est normal, d'après ce que j'ai vu…"

Elle eut un petit sourire, aussitôt suivi d'une grimace de douleur. Quand elle reprit la parole, ce fut presque sans bouger les lèvres, pour éviter que le sang ne se remît à couler.

"Et Sigel ? Comment va-t-il ?"

Briagenn rougit et se releva.

"Nous ne sommes pas encore allés voir…"

Aussitôt, Ardwenna tenta de se relever, réprima un cri et parvint à se mettre debout avec l'aide de ses frères. Soutenue par Briagenn et Malwen, elle s'approcha du corps immobile de Sigel. Hartwin les suivait. Il eut un haut-le corps en apercevant une flaque écarlate près de la tête du jeune homme. Un cri perçant éclata près de son oreille : Ardwenna avait vu le sang, elle aussi. Elle écarta ses frères et se laissa tomber à genoux ; elle passa sa main dans les cheveux blonds de Sigel et la retira humide et rougie. Elle gémit douloureusement en contemplant ses doigts écartés d'un air incrédule…

Un autre gémissement répondit au sien, plus grave, plus profond… et Sigel d'Andehmay se redressa un peu sur le coude. Il secoua la tête et geignit de nouveau : il s'était fendu l'arcade sourcilière et cassé le poignet. Mais il était vivant, même s'il était plus livide que jamais. On entendit un sifflement et un claquement sec : Ardwenna venait de le gifler.

"Ça," cria-t-elle d'une voix aiguë, "c'est pour les risques insensés que vous avez pris ! Et ça," ajouta-t-elle en lui en assenant une seconde, "c'est pour la frayeur que nous a causée votre geste stupide !"

A la grande surprise de tous, Sigel ne réagit pas. En tous cas, pas comme ils pensaient qu'il réagirait : au lieu de se dresser, de s'insurger, de répondre, il baissa la tête et murmura, d'une voix presque inaudible :

"Pardonnez-moi… J'ai été stupide…"

Ardwenna resta un instant immobile, stupéfaite ; puis elle soupira, sortit un mouchoir de sa poche et essuya le sang qui continuait à ruisseler sur le visage de Sigel.

"N'en parlons plus," dit-elle en souriant faiblement. "Vous êtes vivant, c'est l'essentiel."

Elle passa sa langue sur ses lèvres pour les empêcher de saigner plus avant et se tut. Sigel et elle se regardèrent longuement en silence. Puis, elle tenta de se relever. Hartwin et Malwen la soutinrent, tandis que Briagenn aidait Sigel. Ils devaient retourner au château, à présent. Ce ne fut qu'à cet instant qu'ils prirent conscience de la pluie qui tombait en abondance, formant autour d'eux comme un rideau liquide. Sigel et Ardwenna ne purent réprimer un frisson.

"Tu penses pouvoir remonter ?" demanda Briagenn à sa sœur.

Celle-ci se contenta de hocher la tête, léchant toujours du bout de la langue le sang qui perlait au coin de sa lèvre.

"Hissez-moi juste sur ma selle, je vais monter en amazone."

Sigel, lui, n'avait plus de monture. Aussi, Ardwenna le fit monter derrière elle. Elle soupira et lança aux trois autres :

"Rentrons ! Et nous ferions bien de penser dès à présent à la manière dont nous allons bien pouvoir justifier tout cela…"

Et, faisant claquer les rênes, elle mit son cheval au galop et reprit la route qui menait au château. Hartwin, qui la suivait de près, se demanda quelle explication ils allaient bien pouvoir donner : cette histoire risquait fort de leur attirer les foudres du père de Sigel, et, par extension, celles du vieil Ingvar…


†‡†


Ardwenna se réveilla sur le coup de minuit. Dehors, l'orage faisait rage. Elle commençait à se morigéner d'être si sotte de se réveiller pour un orage, lorsqu'elle tressaillit : dans l'appartement à côté du sien, un bruit de pas venait de se faire entendre. Ardwenna quitta son lit. Dieu sait si elle connaissait bien le vieux manoir ! Elle l'avait exploré dans ses moindres recoins, au cours des années. Mais ce soir… le violent orage, avec le vent qui soufflait à déraciner les arbres… les éclairs qui zébraient le ciel, si proches qu'ils semblaient tomber dans le parc même… les craquements, inévitables dans une demeure si ancienne… et, surtout, ces pas qu'elle ne s'expliquait pas… Ardwenna se sentait glacée, malgré la nuit étouffante que la pluie ne parvenait pas à rafraîchir. Elle jeta une étole sur ses épaules et se rendit dans son bureau en boitant ; elle s'apprêtait à frapper à la porte de communication, elle avait déjà la main sur la poignée… Un murmure de voix… Elle s'immobilisa, tous les muscles tendus, et écouta, retenant son souffle… Il y avait deux voix : dans la première, jeune, masculine, un peu traînante malgré son débit précipité par l'énervement, elle reconnut celle de Sigel. La seconde était celle d'une femme. Une voix dure, sèche, saccadée, dénuée de chaleur. Ardwenna identifia sans peine Oldegaria d'Andehmay. L'intensité de la voix de Sigel croissait et décroissait : manifestement, il faisait les cent pas. Oldegaria devait être assise.

Ardwenna allait s'en retourner, ayant trouvé l'explication des pas mystérieux et laissant Sigel s'expliquer avec sa mère, quand elle entendit prononcer son nom.

"Je vous assure que tout s'est passé comme l'a raconté Ardwenna. Pourquoi mettez-vous tant d'acharnement à croire qu'il s'agit d'un mensonge ?

_ Parce que c'est un mensonge, Sigel. J'ignore pour quelle raison la comtesse n'a pas dit la vérité, mais vous, vous le savez. Je vous somme de me donner la cause de cette falsification.

_ Je ne comprends pas ce que vous voulez dire. Il ne s'est rien passé.

_ Préféreriez-vous que j'en réfère à votre père ?"

Les pas s'arrêtèrent net. Il sembla à Ardwenna qu'elle pouvait voir l'affrontement silencieux entre la mère et le fils. Elle se souvint de la lueur de panique qu'elle avait vue dans les yeux de Sigel lorsque son père l'avait pris par l'épaule, dans la matinée. Le silence dura longtemps. Enfin, Sigel laissa tomber d'une voix sourde, hargneuse :

"Vous tenez donc tellement à connaître la vérité ? Très bien, la voici : c'est moi qui ai exigé un cheval rapide et difficile. On a évoqué celui-ci devant moi, disant que ce cheval n'était bon qu'à faire de la colle, qu'il était impossible à monter. Je l'ai réclamé, exigé, même. Les autres s'y sont opposés, mais j'ai tenu bon, fermant l'oreille à leurs arguments, me targuant de pouvoir mater n'importe quelle bête.

Quand nous sommes arrivés sur la lande, Ardwenna nous a avertis de l'imminence de l'orage. J'ai ri, je l'ai raillée et j'ai lancé mon cheval au triple galop, sans l'écouter. Je voulais leur prouver de quoi j'étais capable. La foudre et le tonnerre ont effrayé ma monture, qui est partie droit devant elle. Je ne pouvais plus l'arrêter. Ardwenna m'a rattrapé, a tenté sans succès de maîtriser Ouragan. Lorsqu'elle a vu que ses efforts étaient vains, elle m'a désarçonné et est tombée avec moi à terre pour me sauver. Sans elle, je serais au fond du bourbier de Garranz, avec ce maudit animal.

La voilà, la vérité !" conclut-il avec brutalité. "Je me suis conduit comme un imbécile, et c'est moi, et moi seul, qui nous ai mis en danger, elle et moi ! Elle ne s'est accusée que pour m'éviter des ennuis."

Il y eut un silence… puis, un froissement de tissu, un bruit de pas… une porte qui s'ouvre…

"Vous avez raison. Il ne s'est rien passé."

La porte claqua et les pas d'Oldegaria d'Andehmay s’éloignèrent dans le couloir. A nouveau le silence, puis, dans la chambre, des pas, le bruit d'un corps qui se laisse tomber sur une chaise…

"Et m**** !"


Ardwenna s'éloigna en silence et regagna sa chambre. L'étole glissa à terre, tandis qu'elle s'installait dans l'embrasure de la fenêtre. La tête appuyée à la vitre, le regard fixé sur l'obscurité que déchiraient les éclairs, elle songea à ce qu'elle avait entendu.

Sigel est donc capable d'une grande lucidité…J'avoue que je n'y aurais pas cru, si je ne l'avais entendu de mes propres oreilles… Mais alors… Peut-être qu'un jour… Peut-être pourrait-on en faire quelqu'un de bien ?

Elle avait décrété qu'elle endosserait toute la responsabilité de l'accident ; aussi avait-elle raconté qu'elle avait été la seule à décider des chevaux choisis. Les reproches étaient tombés en cascade sur sa tête courbée, mais, ravalant sa fierté, elle avait supporté l'injustice et l'humiliation de son faux aveu. Ses frères avaient essayé de réduire sa part d'avanie en s'accusant eux aussi. Seule, Gixane n'avait rien dit. Et le regard qu'elle avait lancé à sa petite-fille disait clairement qu'elle avait compris le mensonge. Sigel avait été soigné, mais devrait garder le bras en écharpe pendant une semaine, le temps que la potion qu'on lui avait donnée fasse effet. Quant à elle, elle s'en tirait plutôt bien, avec une entorse, une grosse ecchymose qui disparaîtrait en peu de jours et une cicatrice que ses longs cheveux ne tarderaient pas à dissimuler.

Ardwenna soupira. Tous ses efforts, réduits à néant. Mais, d'un autre côté, elle était heureuse de découvrir chez Sigel de la loyauté et du discernement…

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XI



La porte des écuries grinça. Ostwald, le palefrenier, pénétra dans la haute salle et s'avança entre les stalles, droit au but.

"Bien sûr, miss Ardwenna, j'ai des chevaux très dociles pour Master Hartwin !"

Lorsqu'il revint, il menait une jument grise, nommée Sentry. Hartwin s'avança très lentement vers elle, doucement poussé par Ardwenna.

"Va, n'ai pas peur ! Sentry est très douce. Vas-y, touche-la !"

Timide, il effleura la crinière de la jument, se laissa flairer et osa enfin la caresser. Il tourna ensuite un visage soulagé vers Ardwenna, qui rit gentiment.

"Sellez-la, Ostwald. Nous la prenons !

_ Bien, miss. Et qui dois-je préparer pour vous ?"

Ardwenna se tourna vers ses frères, puis vers Sigel. Ce fut à celui-ci qu'elle s'adressa :

"Je suppose que vous savez monter ? Voulez-vous un cheval plutôt discipliné, ou plutôt ombrageux ?"

Sigel n'hésita pas : il y avait déjà quelques minutes qu'il préparait sa réponse.

"Donnez-moi le plus fougueux que vous ayez. Je ne supporte pas la passivité !"

Ardwenna leva les yeux au ciel et eut un soupir d'agacement. Puis, se tournant vers Ostwald, elle fit un signe interrogateur. Le palefrenier eut tout à coup l'air embarrassé. S'approchant de la jeune femme, il lui parla à mi-voix ; pas assez bas cependant pour que Sigel, qui se tenait à proximité, ne puisse entendre.

"C'est que, voyez-vous, miss, le plus fougueux de nos écuries… c'est Ouragan…"

Ardwenna eut un haut-le-corps et fit un signe énergique de dénégation. Ses frères s'associèrent : Ouragan était un véritable danger public, juste bon pour l'abattoir ! Il fallait en faire de la colle ! Un jour, il allait tuer quelqu'un !

"Je me targue de pouvoir mater les plus rétifs. Donnez-moi cet animal."

Ardwenna bondit :

"Je m'y oppose ! Je refuse d'être tenue pour responsable d'un éventuel accident ! Vous m'entendez ?

_ Sellez-moi ce cheval," répondit-il, imperturbable. "Je l'exige.

_ Vous n'avez rien à exiger chez moi, baron ! Vous n'aurez pas cet animal ! Ostwald !" lança-t-elle en se tournant vers le palefrenier. "Je vous interdis d'aller chercher Ouragan !"

Sigel la regarda avec étonnement : il ne la reconnaissait plus. Elle avait troqué l'encombrante robe et les anglaises contre une tenue plus adaptée à ce qu'ils allaient faire : jodhpurs, chemise, jaquette, bottes de cuir, natte serrée. Dans ses yeux semblait brûler un incendie, son visage était marqué par la colère, ses lèvres tremblaient d'énervement. Campée sur ses deux jambes, le buste penché en avant, les mains sur les hanches, elle déclara en détachant les mots :

"Je refuse de vous laisser courir ce risque !"

Mais il ne céderait pas plus qu'elle. Ce cheval était rétif, dangereux ? C'était justement ce qu'il lui fallait pour redorer son blason, sérieusement mis à mal par son père pendant le repas. Quelle gloire s'il parvenait à le maîtriser ! Il pourrait ainsi faire oublier à ses hôtes toutes les avanies qu'il avait dû subir en moins d'une heure.


†‡†


"Votre fils ne semble guère bavard, Oleg…

_ Je préfère qu'il en soit ainsi, ma chère Gixane. Pour ce qu'il a à dire, mieux vaut qu'il se taise !"

Le coup était venu sans préavis. Il devait se redresser. Serrer les dents. Encaisser sans rien dire. Attendre que ça passe, tout en sachant pertinemment que ça ne passerait pas. Sigel avait l'habitude. Il savait que la longue litanie de ses défauts allait suivre. Oleg ne pouvait pas s'en empêcher. Il fallait subir cette humiliation avec tenue, comme sans y prendre garde. Son père n'attendait qu'une marque de faiblesse pour frapper encore. Pour abréger la torture, Sigel devait paraître insensible aux remarques mordantes d'Oleg.

"Tout le contraire de son frère !" avait conclu celui-ci, avec de l'amertume dans la voix.

Cette dernière remarque était toujours la plus difficile à avaler. Son frère… Sigel serrait les dents à défaut de pouvoir serrer les poings. Son frère, toujours son frère ! N'y avait-il donc aucune place pour lui dans ce monde ? Fallait-il que, pour tous et toujours, il ne soit qu'un pâle reflet de ce qu'aurait été son frère ? Il s'était obligé à respirer profondément pour chasser l'oppression qu'il ressentait et défaire le nœud qui serrait sa gorge. Rester calme. Surtout, garder la tête haute, contrefaire celui que les sarcasmes n'atteignent pas. Il avait alors croisé le regard d'Ardwenna. Il y avait aperçu quelque chose, en plus de la surprise et de l'incompréhension... Bien sûr, elle ne savait pas, elle n'avait jamais connu son frère… Quelque chose qui ressemblait fort à de la pitié… Ça l'avait cinglé plus encore que tout ce que son père avait bien pu dire. Il avait aussitôt durci son visage, l'avait recouvert d'un masque d'ironie et de mépris. Il devait impérativement effacer à jamais toute commisération de ses yeux.


†‡†


Malwen alluma une cigarette et souffla une longue bouffée de fumée.

"Inutile d'insister, Ardwenna. Il n'en démordra pas. Laissons-le se faire une idée par lui-même !"

Ardwenna sursauta et se retourna, furieuse, vers son frère, prête à répliquer… mais elle n'en eut pas le temps. Briagenn lui coupa la parole.

"Bien entendu, il sera tenu pour seul responsable en cas de problème et il assumera son caprice… Ostwald ! Sellez Ouragan ! et pour moi, préparez Torrent.

_ Bien, Master Briagenn. Et pour Master Malwen ?

_ Galaxie."

Hartwin regarda Ardwenna. Elle était vaincue, mais elle fulminait encore. Elle lança d'un ton brusque à son palefrenier de lui seller Tramontane, un bronco indien noir. Le regard lourd de rancune qu'elle lança à ses frères en disait long : elle leur revaudrait ça !


†‡†


Ils avaient lancé les chevaux au galop. Hartwin avait quelques difficultés à suivre, ne sachant pas monter. Mais il se débrouillait plutôt bien. Ils arrivèrent bientôt aux abords de la lande. Le ciel, tout à l'heure si limpide et dégagé, était à présent noir et chargé. Peu à peu, les nuages obscurcissaient les trois lunes, le vent s'était mis à souffler et le tonnerre à gronder. Les jeunes gens stoppèrent :

"Les chevaux sont nerveux !" lança Ardwenna. "Monsieur m'avait avertie de l'orage ! Il ne serait pas raisonnable de continuer ! Repartons !"

Déjà, elle tournait bride, prête à repartir. Ses frères s'apprêtaient à suivre son exemple, Hartwin, lui, avait déjà fait demi-tour. Mais Sigel éclata de rire :

"Auriez-vous peur, comtesse ? Et de quoi ? De l'orage ? Partez si vous voulez, moi, je continue !

_ C'est de la pure folie ! Votre monture est imprévisible, vous pourriez vous tuer !"

Mais, avec un dernier ricanement, il éperonna son cheval et repartit vers la lande. Avec un cri de rage, Ardwenna se précipita à sa suite, entraînant ses frères derrière elle. Hartwin hésita un instant, puis se jeta à leur poursuite, tant bien que mal.

"Andehmay ! Revenez !"

La foudre tomba à cet instant, juste devant les sabots d'Ouragan. L'animal se cabra, paniqué, et se jeta de côté, sans prêter la moindre attention aux efforts de son cavalier pour le maîtriser. Il partait tout droit vers le bourbier de Garranz…


Ardwenna avait tout vu : elle aiguillonna plus encore son cheval. Giflée par le vent et la pluie, elle n'avait qu'une idée en tête : elle devait le rattraper, stopper Ouragan avant qu'il ne s'enfonçât dans le bourbier avec son cavalier !

"Briagenn, Malwen, en étau ! il faut l'arrêter !"

Les deux frères obtempérèrent : le temps pressait, ils devaient faire vite. Le cheval fou ne ralentissait l'allure que pour se cabrer et repartir de plus belle. Mais Ardwenna était arrivée à son niveau. Sigel, plus livide encore qu'à l'ordinaire, tentait désespérément de dompter sa monture.

"Lâchez les rênes ! pour l'amour du ciel, Andehmay, lâchez ces rênes !!!"

Mais lui, les dents serrées, incapable d'articuler un son, secoua violemment la tête en signe de dénégation : il ne devait pas, il ne pouvait pas lâcher la bride, c'eût été signer son arrêt de mort !

"Sigel, faites-moi confiance, lâchez ces rênes !!!"

Subjugué par le ton impérieux, Sigel abandonna la lanière de cuir. Ils étaient encadrés par Briagenn et Malwen et suivis de près par Hartwin. Celui-ci hurla :

"Le bourbier ! Ardwenna, le bourbier ! Vite !"

Déjà, ils étaient tout près des premiers sables mouvants. Ardwenna tentait désespérément de faire stopper le cheval, mais elle dut y renoncer. Elle saisit la bride de son propre cheval et tira d'un coup sec pour qu'il s'écartât du bourbier. En même temps, elle bondit, saisit Sigel aux épaules et le désarçonna, tombant avec lui à terre. Ils roulèrent sur le sol rocailleux et s'immobilisèrent plusieurs mètres plus loin. Ouragan s'enfonça dans le bourbier en poussant un hennissement lugubre. Sa tête surnagea encore un instant, puis disparut à jamais.

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